A la découverte de la Kumbha Mela

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Kali Marg, le centre du Sangam et donc de la Kumbha Mela

Réveillés tôt après une mauvaise nuit à dormir par terre, on décide de profiter de l’heure matinale pour partir à la découverte de la Kumbha Mela. On a aussi un peu besoin d’être «seuls» (toujours entre guillemets, en Inde…). Si les râjasthâni sont adorables, ils sont aussi très demandant et, du lever au coucher, on n’a pas eu une minute à nous ces deux derniers jours. Mais surtout, on est fébriles, tout excités de découvrir enfin cette fameuse Kumbha Mela, dont on entend parler depuis vingt ans !

 

 

La Kumbha Mela, marche à suivre

Une rue du secteur 7 de la Kumbha Mela au petit matin

Plan de la Kumbha Mela
Située dans le lit du Gange, la Kumbha Mela n'est que poussière
Arrosage de nuit

Départ donc pour le Sangam, le saint des saints, le centre de la Kumbha Mela, qui se trouve au confluent même du Gange et de la Yamuna, à cinq kilomètres au sud. Notre camp est en effet au secteur 7, à la limite nord-est de la Kumbha Mela sur la rive gauche du Gange.

La Kumbha Mela, entièrement située sur le lit du divin fleuve, est quadrillée de routes rectilignes. Des plaques métalliques vissées les unes aux autres y forment des voies carrossables dans les fins sédiments poussiéreux du Gange qui recouvrent tout et s’envolent à la moindre brise. La journée, lorsque le soleil cogne, des camions citernes passent et repassent inlassablement en arrosant le sol, tandis que la nuit le staff sort les lances à incendie pour continuer le travail, car s’il faut un pass pour accéder à la Kumbh, les véhicules sont assez nombreux tout de même. Malgré cela, la poussière s’infiltre partout, continuellement. On en aura avalé une quantité considérable durant la semaine. Mon équipement photo et informatique aussi…

Ainsi, étant donné qu’en périodes de crues le fleuve recouvre toute la zone, la totalité des constructions et des infrastructures de la Kumbha Mela sont temporaires. A la fin du pèlerinage, tout – absolument tout – est démonté: les camps, leurs bâtiments et leur portique, les lignes et les stations électriques, les canalisations d’eau et les sanitaires, les ponts et l’éclairage public. Rien ne reste. Car si la Kumbha Mela est la fête de tous les superlatifs, elle est aussi une fête de l’éphémère, de l’impermanence. Lorsque je suis venu faire mes repérages en décembre 2010, l’endroit était vierge, à l’exception toutefois du Sangam qui reçoit des pèlerins toute l’année.

Entre les routes principales, un sous-quadrillage de petits chemins en terre battue. Notre camp se situe sur l’un de ces chemins secondaires, sur lequel des bottes de foin ont été jetées, en prévision des jours de pluie.

Un sadhu devant une échoppe d'objets religieux

Les artères principales sont généralement bordées d’échoppes vendant des objets rituels, des fringues, des couvertures ou des livres religieux. Parfois un peu de bouffe, comme des pakora et des samossa, mais aucun « vrai » resto. Pour cela, il faut aller à Allahabad. A chaque carrefour ou presque, on trouve des tchaïshops et des cohortes de flics qui glandent toute la sainte journée.

Trouver des repères

Dans un premier temps, on cherche des repères. C’est bien joli de partir découvrir la Kumbha Mela et ses quatre ou cinq millions de résidents permanents, mais il va aussi falloir retrouver notre camp au retour. Et c’est là que ça se complique. Les rues et les carrefours se ressemblent tous. On prend donc la première grande rue, celle qui passe à côté du camp. On se boit un tchaï au premier croisement sur lequel on tombe et on regarde autour. Un ligne à haute tension passe juste à côté. Elle semble être la seule des environs. Premier point de repère. Puis on continue notre route jusqu’à arriver à un pont temporaire qui enjambe le Gange. Comme les ponts sont numérotés, on se renseigne : c’est le pont numéro quinze. Cette fois c’est bon, on a nos repères. On part à l’assaut du Sangam…

On prend une des grandes allées qui part en direction du sud et donc du centre de la Kumbha Mela. On n’en voit pas le bout : elle se perd au loin dans un mélange de brume et de poussière en suspension. On croise quelques personnes, mais de loin pas autant de monde que ce à quoi je m’attendais.

L'entrée d'un des camps de gurus

Un guru populaire donne une conférence
Populaire, mais qui se la pète...

Ce qui me frappe d’entrée, c’est le peu de modestie de la plupart des gurus présents. Chacun a son camp, avec son espace de rencontre pouvant parfois accueillir plusieurs milliers de personnes. Chaque camp a un portique supportant de grandes effigies du dit guru. Les décorations à grand renfort de diodes semblent avoir la cote, surtout celles qui clignotent, ce qui donne un air de fête foraine la nuit. De puissants haut-parleurs fixés sur les murs d’enceinte des camps crachent des prières et des bhajans 24h sur 24, dans une cacophonie assourdissante : plus un camp pousse sa sono, plus le voisin augmente la sienne.

De fait, l’image que nous avons en Occident des maîtres spirituels indiens, pleins de sagesse et détachés des basses préoccupations matérielles, en prend un sacré coup. En 2013, les gurus vivent avec leur temps. Ils ont tous leur téléphone mobile à l’oreille et beaucoup se la pètent au volant de gros 4×4, quand ce n’est pas en paradant sur le toit du véhicule. La majorité d’entre eux a son site web, sa page Facebook, voir son compte Twitter. La nôtre, Moji Baba, fait exception, ce que j’apprécie.

Toute l’Inde se retrouve à la Kumbha Mela. On y croise des gens venus de partout, de tous les niveaux sociaux, de toutes les ethnies, dans une dominante de jaune, de safran et d’orange.

On marche donc au sud, longeant ces camps dans la poussière du Gange. De petits vendeurs ont étalés leur bâche à même le sol, y disposant quelques objets, tels que des cordons de brahmane ou des cônes de poudre à tilak. Ici et là, des grus mineurs assis sur de petites estrades prêchent devant quelques fidèles ou curieux de passage qui s’arrêtent un instant. Certains nous invitent d’un geste, mais nous déclinons, trop pressés de sillonner la Kumbha Mela.

Le mausolée des martyrs, un point de repère incontournable

Bains rituels dans le Gange
Jour et nuit, des pèlerins arrivent à la Kumbha Mela

Après une heure de marche, nous arrivons à une grande construction pyramidale, d’où nous empruntons un pont pour passer de l’autre côté du Gange. Secteur 4. Presque le Sangam, qui constitue le secteur 3. Le long du fleuve, des pèlerins se baignent, protégés par des barrières (les indiens ne savent généralement pas nager), sous l’œil plus ou moins attentif de maîtres-nageurs juchés sur des barques. Nous croisons de vrais sâdhus ascètes, des gurus bling-bling, des pèlerins hônètes. les membres d’un brass band en tenue d’apparât dans la benne d’un camion, ainsi qu’une cohorte de nettoyeurs repérables à leur gilet jaune. Toute la journée, ces derniers nettoient les rues, les toilettes et les camps, saupoudrant les lieux de chaux vive. Mais pas un occidental jusque là. On s’arrête de temps à autres à un tchaïshop pour observer le monde qui s’affaire autour de nous. Partout, des groupes de pèlerins arrivent, marchant le long des rues avec leur barda sur le dos ou la tête.

Arrivée au Sangam – Kali Marg and the greedy babas

Kali Marg, le centre du Sangam

Après avoir passé sous les deux ponts en dur, celui de la voie de chemin de fer et celui de la route qui relie Allahabad à Varanasi, nous arrivons au saint des saints : Kali Marg, la rue principale du Sangam, où se regroupent les camps des principaux gurus et des grandes congrégations de sâdhus, notamment de nagas. De gigantesques portiques bordent l’allée et la foule grossit. L’impression de luna park se renforce.


Agrandir le plan

Ton pigeon de serviteur...Des touristes occidentaux, appareils photo en joue, apparaissent. Des sâdhus trop propres sur eux friment devant les objectifs. L’un d’entre eux me passe d’autorité une guirlande d’œillets autour du cou, puis me demande du pognon dans la foulée. Cent roupies, rien que ça. Je me marre et me casse. Il fait la gueule et me jette une malédiction.

Ici, c’est une concentration de « gueules ». Les sujets de photo sont innombrables. Des dreadlocks et des barbes fournies encadrent des visages burinés. Les têtes sont souvent surmontées de turbans, les fronts arborent fièrement des tilak shivaïtes ou vishnouïtes. Les regards sont parfois rieurs, parfois fiers et graves. Parfois provocateurs ou hostiles. Des nagas en tenue d’Adam paradent, le corps couvert de cendres, ou fument le shilom en toute impunité devant les flics qui patrouillent. La consommation traditionnelle, religieuse, de ganja par les sadhus est en effet tolérée en Inde, où les autorités n’osent pas s’opposer aux hommes saints qu’elles craignent et vénèrent à la fois.

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Le Sangam sur les berges de la Yamuna

Pour le moins rebutés par cette ambiance mercantile, on ne s’attarde pas et on poursuit notre route en direction des berges de la Yamuna, où une foule plus dense de pèlerins se baigne. Ici, dans une atmosphère plus festive que pieuse, des familles et des villages font leurs ablutions rituelles ou s’immergent avec leurs enfants, tandis que les plus jeunes s’éclaboussent en riant. Sur la rive, des bâtons d’encens sont allumés et plantés dans la terre meuble, des offrandes de fleurs sont livrées aux eaux du fleuve.

Les berges de la Yamuna sur le Sangam

Un peu en retrait sur les pentes sablonneuses, les femmes, qui se baignent habillées, font sécher leurs saris au soleil ou au vent, en les tenant à bout de bras. Des groupes de dévots assis au sol chantent des bhajans, accompagnés d’harmoniums indiens, tandis qu’autour déambulent des vendeurs de barbe à papa et de jouets. Un groupe de touristes passe en mitraillant tout ce qui bouge…

Femme faisant sécher son sari

Saris séchant au soleil

On se dirige en direction du fort en longeant la Yamuna. Plus on se rapproche, plus la foule se densifie. Situé à un croisement stratégique, un sâdhu accompagné d’une vache décorée pose ostensiblement pour les photographes. De petits marchands de rue ont installé leur stand et vendent de tout et de rien pour quelques roupilles.

Le poseur et sa vache

La cour des miracles

Là, commence aussi la cour des miracles. L’allée est bordée de handicapés de toutes sortes qui mendient, assis ou couchés par terre, une sébile devant eux. Manchots, cul-de-jatte, aveugles, lépreux, malades et amputés exhibent leurs difformités ou leurs moignons sanguinolents et suppurant. Certains reçoivent quelques piécettes, d’autre du riz. Les plus mal en point récoltent le mieux, comme cet homme tronc qui rampe sur son thorax. Bien qu’habitué, mon regard se détourne parfois devant l’horreur de cette humanité humiliée.

Le marché du Fort

Le marché de Akbar Fort

A l’autre bout de l’allée, la foule devient tellement compacte à l’approche du temple d’Hanuman qu’on peine à se frayer un chemin parmi les pèlerins et les sâdhus. On passe la butte et on redescend en direction de la grande plaine qui s’étend au-delà. On y trouve un petit marché vendant des fringues, des objets rituels, quelques restos. J’en profite pour acheter deux ou trois kurtas de rechange dont j’ai bien besoin et on croque un excellent masala dosa sur une terrasse.

Darangang Ghat

Darangang Ghat, le quartier d'Allahabad qui jouxte la Kumbha Mela

On repasse sur la butte et on longe la route qui chemine la crête. On entre dans un quartier décentré d’Allahabad surplombant la Kumbha Mela. A un carrefour, des flics ont coupés la rue avec des vaubans. On se faufile néanmoins sans que personne ne nous dise quoi que ce soit et on s’apprête à passer sous le pont ferroviaire un peu plus loin lorsqu’on voit une barrière humaine à l’entrée du pont. La circulation y est coupée pour cause d’alerte à la bombe et des militaires sont en train d’inspecter un paquet suspect à quelques mètres des badauds. Ne se sentant pas trop d’humeur martyre, on rebrousse chemin et on contourne l’obstacle. On traverse un petit camp de babas de toute évidence défoncés au shilom et on rejoint la ville où se pressent des milliers de pèlerins qui arrivent, leurs bagages toujours sur la tête. On passe chez le barbier avant de reprendre la direction du camp.

Le mausolée aux martyrs

Après avoir retraversé le Gange, on passe près de l’étrange pyramide abritant une quantité impressionnante de petits autels. Des photos et des dessins de mauvaise qualité mais en format géant ornent les murs extérieurs de l’édifice. Des militaires de toutes confessions, parfois accompagnés d’un guru, y sont représentés, ainsi que plusieurs moustachus anonymes. Renseignements pris, il s’agit d’un mausolée à la mémoire des soldats morts pour la patrie durant les divers conflits qui ont opposé l’Inde à la Chine ou au Pakistan ces cinquante dernières années.

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Représentations théâtrales

Représentation théâtrale

Tous les rôles sont joués par des hommesQuelques mètres plus loin, un spectacle rassemble des spectateurs épars sous une grande tente. Sur scène, les acteurs, tous masculins, jouent une pièce du Mahabharata ou du Ramayana, les grandes épopées de l’hindouisme. Les rôles, tous féminins lorsque nous passons, sont tenus par des hommes travestis. Kitschouille à souhait. J’adore ! ☺

D’autres scénettes sont jouées dans d’autres camps ; des prêches et des conférences religieuses ou militantes sont donnés ici et là ; des vendeurs de livres religieux sillonnent les artères ; par endroits, de la nourriture est distribuée aux passants et aux pauvres. Partout, l’orange, le safran et le jaune dominent. Partout des fronts décorés ; des barbes fournies, noires, grises, blanches ; des peaux burinées et des regards présents, qui nous voient, vraiment.

Anandji, avocat à la Haute Cour d’Allahabad

Anand Prakash Srivastava, avocat à la Haute Court d'Allahabad

Peu avant d’arriver au camp, un homme d’une cinquantaine d’années nous aborde au secteur 8, alors qu’on fatigue le long d’une rue interminable. Anand Prakash Srivastava est avocat à la Haute Court d’Allahabad. Avec quelques coreligionnaires, il offre à chaque Kumbha Mela un camp aux pèlerins de passage contre une modique donation. On engage la conversation, puis il nous propose un tchaï. Il veut aussi nous faire rencontrer sa fille sociologue qui réalise une étude dans le cadre de la Kumbh’.

On monte dans sa vieille bagnole déglinguée, direction le prochain tchaïshop. Il appelle sa fille pour qu’elle nous rejoigne. Elle «arrive», dit-elle. Ce qui, en Inde, ne veut pas dire grand-chose. On boit un tchaï – sans eau, que du lait, deux tchaï, trois tchaï. La nuit tombe. La fille «arrive» toujours… [pas]. On est obligé de se désister et de reporter la rencontre au lendemain, car nos Râjasthânis nous attendent pour manger.

Inquiétudes chez les Rajasthanis

Repas au camp de Moji Baba

Après avoir bouffé quinze bornes dans la journée, on arrive vers 18 heures au camp de Moji Baba. L’inquiétude est palpable. Ne nous voyant pas rentrer, ils sont tout stressés, persuadés qu’on s’était perdus dans la Kumbha Mela. Ils viennent un à un nous demander où on était, ce qu’on faisait, pourquoi on arrive si tard. Les explications données et les Râjasthânis rassurés, on passe au repas. Une fois encore excellent. Puis notre avocat m’appelle sur mon mobile. Sa fille est arrivée et ils cherchent notre camp en scooter. Ils tourniquent dans le secteur 7, le téléphone à l’oreille. Mais toutes les rues se ressemblant, surtout de nuit, et je n’arrive pas à leur expliquer précisément où nous nous trouvons. Ils laissent tomber après trois-quart d’heure et on décide de se retrouver à son camp le lendemain, vers 15h.

La soirée se passe à faire quelques portraits de nos hôtes, à échanger nos photos, à répondre aux diverses demandes des uns et des autres.

On se couche. Je mets mes tampons auriculaires pour masquer les chants et les litanies religieuses toujours crachés par les haut-parleurs environnants…

Un de nos hôtes Le cuisinierPandit Mahadev Rituraj Gautam

 

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